La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

39 – Dimanche 9 juillet, 13 heures
| 08 Août 2022

Kurz s’est échappé. Il a filé entre les doigts des gendarmes qui le reconduisaient à Paris. La faute à Billot.

Je lui avais demandé d’attendre mon retour de Nassau avant de transférer Kurz de Strasbourg à Fresnes. Mais non. Billot a une nouvelle fois voulu se mêler des affaires du gosse. Qu’est-ce qu’il cherchait au juste? L’Alsace n’était pas assez bien pour le petit salopard? Les cigognes ne lui plaisaient pas? L’évasion s’est produite jeudi dernier mais je ne l’ai apprise que le lendemain à mon arrivée à Roissy. Billot prétend avoir tenté de me joindre en vain. Les lignes étaient coupées. Le cyclone qui balayait les Bahamas avait interrompu les communications. Quelle tempête! Les gens du cru ont affirmé n’avoir jamais vu un ouragan se former aussi rapidement. Des vents de plus de 200 kilomètres heures, des pluies diluviennes. J’ai laissé Nassau en piteux état.

Billot m’attendait à l’aéroport. Sa mine déconfite, cet air de chien battu qu’il arbore dans les situations difficiles m’ont tout de suite mis la puce à l’oreille. Il a commencé par me parler du temps. Le thermomètre avait de nouveau battu des records de chaleur en mon absence. Mercredi la température avait grimpé à 42. Un 5 juillet! C’est pour ça, a-t-il poursuivi. Pour ça quoi? Je sentais venir le coup fourré. Mon adjoint a levé les bras en signe d’impuissance. C’est pour ça qu’il s’est échappé. Le camion de gendarmerie n’était pas équipé de la climatisation. Lorsqu’il avait quitté Strasbourg à 9 heures du matin, il faisait déjà 36. On étouffait. J’apprenais en même temps que Billot était du voyage, lui qui était censé rester à Paris afin de travailler le dossier Ingrid. Mais qu’allait-il faire à Strasbourg?

Je lui aurais passé un savon si je n’avais été aussi fatigué par mes huit heures de vol. Le retour avait été éreintant. Pire que l’allée. Le cyclone laissait derrière lui des turbulences et des trous d’air énormes. Alors que je m’apprêtais à fermer les yeux, sur le point de m’endormir, l’avion fut pris de tremblements inquiétants. L’alarme retentit, les lumières passèrent au rouge, il fallut se redresser sur le siège avant d’attacher la ceinture. Deux secondes plus tard l’Airbus A350 chutait de plusieurs centaines de mètres, des milliers peut-être, je ne sais pas. Mes oreilles bourdonnaient, mon ventre s’était soulevé d’un coup comme aspiré par une pompe gigantesque. Un peu plus je perdais connaissance. Dans son infortune Billot avait de la chance. Mes nerfs ébranlés ne me permettaient pas de piquer une colère. Je l’ai écouté avec calme me raconter le récit de l’évasion de Kurz.

Le gamin ne manque pas d’audace. Il faut lui reconnaître cette qualité. Il devait être 11 heures quand les gendarmes décidèrent de s’accorder une pause sur l’autoroute. Le gosse dormait à l’arrière de l’estafette. Billot veillait sur lui. L’adjudant-chef Martin qui conduisait le véhicule est un homme réputé pour son sérieux. Il n’a jamais failli au cours d’une mission. Assis à l’avant son adjoint avait été pris de violents maux de tête. Il avait soif, la chaleur lui donnait la migraine. Le camion était un four. Martin transpirait à grosses gouttes mais souffrait en silence. Le devoir passe avant tout chez lui. Billot se décomposait lentement à l’arrière où la chaleur était encore plus forte. Seul le môme paraissait résister à la canicule. Il dormait comme un ange.

Ce fut Billot qui eut l’idée de faire une halte sans respecter le règlement. Convoyer un détenu, ce n’est pas une partie de plaisir. On ne part pas en vacances, on ne fait pas du tourisme. On roule. Un point, c’est tout. L’adjudant-chef avait hésité un instant mais il céda en constatant l’état de son adjoint. Il faut savoir faire une entorse au règlement, avait-il dû penser. Les circonstances étaient exceptionnelles. Ils allaient cuire s’ils ne s’accordaient pas une pause.

En cette période estivale l’ère d’autoroute était bondée. Les immatriculations allemandes, de grosses berlines peintes en noir, pullulaient comme des mouches. Le parking saturé contraignait les automobilistes à parcourir plusieurs fois les allées avant de se décider à garer leur voiture sur un terre-plein. Les quelques places réservées aux conducteurs handicapés avaient été prises d’assaut depuis longtemps. Martin avait fait trois fois le tour du parking quand il se décida à stopper son estafette en double file devant la supérette du poste à essence. La police a des droits supérieurs.

Dans le magasin Billot, Martin et son adjoint se ruèrent vers les boissons fraîches. Le petit avait préféré rester allongé à l’arrière du camion. Secoué par Billot qui désirait lui faire prendre l’air, il avait ouvert un œil et réclamé qu’on lui rapporte un coca puis il s’était rendormi. Martin avait tenu à verrouiller les portes de l’estafette mais avait dû laisser une fenêtre entrouverte sur l’insistance de mon adjoint. Mais il va crever le gosse, aurait-il dit à Martin, outré par la raideur de l’adjudant. Vous êtes fou. Autant le passer tout de suite au micro-ondes. A ce moment-là il faisait exactement 41 degrés. Dans l’habitacle on avoisinait les 45. Peut-être 46 ou 47, a ajouté Billot, la larme à l’œil. Il oubliait la suite des événements.

Notre voiture atteignait la porte de Bagnolet quand Jean-Marie terminait cette histoire invraisemblable. Les rayons frais du magasin avaient été dévalisés par une horde de touristes assoiffés et presque à l’agonie. Certains peinaient à articuler deux mots quand la caissière leur demandait le numéro de la pompe où ils avaient rempli leur réservoir. Billot n’ayant pas trouvé de coca, Martin se résolut à acheter un pack d’eau gazeuse tiède. Il fallut faire la queue pour payer. Bref vingt bonnes minutes s’étaient écoulées quand ils rejoignirent l’estafette. La fenêtre qu’ils avaient laissé entrebâillée était grande ouverte. Le gosse avait disparu.

Deux témoins racontèrent avoir vu un jeune homme s’extirper avec difficultés par la fenêtre du camion. Comment pouvait-on abandonner un adolescent dans une pareille fournaise, les portières fermées à double tour? La police en prit pour son grade. Où va-t-on? Mais à peine le môme avait-il touché terre qu’il s’était mis à courir comme un forcené à l’autre bout du parking. Les premiers témoins l’avaient perdu de vue. Billot et Martin se dirigèrent au pas de charge dans la direction indiquée, transpirant à grosses gouttes, suffocant de honte et de chaleur. Kurz était introuvable.

Billot aperçut alors un coupé Mercédès qui s’apprêtait à quitter le parking. Un Allemand était au volant. Par chance il baragouinait quelques mots de français. Il avait observé, médusé, une BMW qui avait démarré sur les chapeaux de roue et failli renverser un piéton, une petite fille. Parfaitement. Pas plus grande que trois pommes. Les parents s’étaient précipités sur la voiture pour injurier le chauffeur. Oui, reconnut l’homme. Une grande blonde. Le genre beauté froide. Lui préférait les brunes, les petites françaises quoi. Die Hure! La salope! Elle avait actionné la marche arrière et était repartie à toute allure en contournant l’enfant. La petite n’avait pas bougé, tétanisée. Le père avait levé le majeur bien haut, la mère sanglotait. L’Allemand n’en finissait pas, heureux de contribuer à une enquête de police. De façon générale les Allemands aiment aider les forces de l’ordre. Billot l’arrêta dans son élan. La blonde, il s’en foutait. C’était le gosse qu’il voulait.

Le conducteur avait vu un passager à l’avant mais n’aurait pu le décrire. Un jeune homme, croyait-il. Kurz! s’est exclamé Billot alors que nous approchions du Père-Lachaise.

 

Chapitre précédent  La Terre n’est pas assez ronde Chapitre suivant

 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Dans la même catégorie