La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

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41 – Lundi 10 juillet, 20 heures
| 10 Août 2022

Je sors du bureau du procureur. Nous avons fait le point. Émile Poisson m’a félicité sur les derniers résultats de l’enquête. Mon séjour à Nassau, malgré ses frais exorbitants, a été apprécié en haut lieu. Le loup est dans la bergerie, m’a-t-il lancé avec un air de mystère. Nous allons le débusquer. Il avait une communication importante à me faire qu’il m’autorise à livrer au public. Il en va, a-t-il dit avec gravité, de l’intérêt de la nation.

L’Intérieur surveille depuis quelque temps le développement d’une organisation néo-nazie née au lendemain de la Seconde guerre: die Braune Armee Fraktion, connue sous l’acronyme de la BAF. Les informations manquaient jusqu’à présent sur l’identité de son chef et sur son implantation exacte. S’agissait-il d’un simple groupuscule d’extrême droite comme il en existe tant hélas ou d’un mouvement plus important et mieux organisé?

Les services de renseignement considéraient à tort la Fraction Armée Brune comme inoffensive. Ce n’était, croyait-on, qu’une bande d’excentriques nostalgiques de la grandeur défunte du III° Reich. Des agitateurs sans envergure sans doute capables de perturber des manifestations pacifistes mais dépourvus d’ambitions politiques. Les Allemands eux-mêmes pourtant concernés au premier chef par ce mouvement semblent avoir négligé les dangers qu’il représente pour la République fédérale. Les Allemands, au fond, m’a confié Émile, les Allemands ne sont pas si sérieux qu’on le prétend.

Oui. Il y a maintenant trois semaines, alors que nous discutions du chanteur, le procureur Poisson me demanda de façon très inattendue de l’appeler Émile. On se dit tu, ajoutait-il me laissant les bras ballants. Faut-il préciser qu’une telle familiarité n’est pas dans les habitudes du Palais de Justice? D’ordinaire le voussoiement est de rigueur. Les représentants de la haute administration montrent un sens des distances sociales que le Français moyen ne peut imaginer. C’est à peine si un magistrat salue ses substituts tant il est habité par l’éminence de sa fonction. La Justice est raide, elle est aussi volontiers hautaine. Sans doute cherche-t-elle à rappeler par cette attitude son caractère incorruptible. Une poignée de main, pire une accolade, et je ne parle pas du baiser, seraient mal interprétées.

Mais Émile n’en a cure. Je suis un véritable démocrate, précisa-t-il devant mon étonnement. Du président de la République à l’employé d’une grande surface nous ne formons qu’un seul et même peuple. Comment lui donner tort? Dans la foulée Émile et moi avons décidé de nous voir plus souvent et de casser une croûte ensemble. À la bonne franquette en somme.

Ce matin pourtant le procureur affichait un sérieux à la mesure de ses soucis. Les Allemands ne pensent plus qu’à l’équilibre de la balance de leur commerce extérieur. Ils n’ont pas digéré l’enterrement du deutsche mark. Ils ne voient pas l’ennemi de l’intérieur. Sollicité par nos services, Berlin n’a pu nous communiquer qu’un maigre dossier de dix pages sur la BAF. Autant dire rien. Une misère. Alors que le danger est grand. Il est imminent. Nous sommes à la veille d’un coup d’État de grande envergure. Après une pareille déclaration, Émile fit une pause. Il était essoufflé.

Je connais l’homme depuis bientôt deux ans. Jeune encore pour la fonction qu’il occupe, le procureur a moins de quarante ans, Poisson est une personne pondérée qui ne juge pas à l’emporte-pièce. Il aime prendre son temps dans l’examen des cas. Marié, père de deux ou trois enfants, je ne sais plus, nous n’avons évoqué ce sujet qu’une seule fois, Émile n’est pas du genre à exagérer. Il m’attrapa par le bras afin de me montrer sa préoccupation et m’invita à le suivre à l’extérieur de son bureau. Nous continuâmes notre conversation dans les couloirs du Palais.

Pendant que nous faisions les cent pas, il m’expliquait le détail de ce qu’il appelle un complot. Il transpirait en parlant. Ce matin, à 10 heures, la chaleur était déjà suffocante. Poisson s’exprimait avec peine, pesant ses mots, essuyant régulièrement son front d’un revers de la manche. Je n’en menais pas large non plus. La gravité de la situation, le bouleversement de notre climat, les précautions que prenait Émile pour me révéler le fond de l’affaire, tout cela ne me disait rien qui vaille.

Où va-t-on? Le procureur semblait attendre une question de ma part, une question que beaucoup se posent sans doute. Nous avons emprunté les escaliers. Un avocat du barreau de Paris salua le procureur mais celui-ci fit mine de l’ignorer. Nous avons pressé le pas. Deux greffiers discutaient avec animation. Lorsqu’ils nous aperçurent, ils gardèrent le silence en détournant la tête. Si le temps pouvait s’améliorer, me lança Émile à haute et distincte voix. Dans la rue il régnait un calme inhabituel pour un jour de la semaine. La ville dort depuis quelque temps. J’ai indiqué la terrasse d’un café que la canicule avait vidée. Les clients prennent désormais leur café dans les salles rafraîchies par la climatisation. Le serveur tardait à nous servir.

Nous étions les seuls attablés à l’extérieur. Émile retrouvait peu à peu son calme. Les rares passants fuyaient à la recherche d’un peu d’ombre. Certains s’engouffraient dans la bouche du métro que la mairie a récemment équipé de l’air conditionné. Les voyageurs étouffaient dans les rames. Alors, demanda le procureur. Il était temps de poser la question. Sont-ils déjà parmi nous? La réponse tombait sous le sens. Nous ne savons combien ils sont ni jusqu’où va leur emprise sur la société. Il est certain que l’organisation est puissante. Elle a investi le monde des arts et des spectacles. Le chanteur a sans doute joué un rôle de premier plan. Ses concerts affichaient toujours complets. Quant à la bague.

Le greffier du tribunal nous a rejoints à ce moment-là. Il était en nage et s’était permis de desserrer son nœud de cravate. Poisson a préféré changer de sujet.

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