La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

La revue culturelle critique qui fait des choix délibérés.

50 – Dimanche 3 septembre, 13 heures
| 19 Août 2022

Le gouvernement a décidé de suspendre la rentrée des classes. Les enfants ne pourront pas retrouver leur maîtresse, les lycéennes ne verront pas leurs professeurs. La situation intérieure de la France ne le permet pas. Des émeutes éclatent chaque jour dans les quartiers. Les rues ne sont pas sûres, après les grandes surfaces les écoles sont menacées de vandalisme. La crise révélée par l’attentat manqué du président ne cesse de s’accroître. L’État est conspué, la République vacille. Où allons-nous?

Il est impossible dans ces circonstances de ne pas évoquer Karl Reinhardt. Son organisation agit désormais au grand jour. En deux mois la Fraction Armée Brune est parvenue à des résultats spectaculaires. La Syrie, la Turquie, le Qatar sont à sa botte. La Russie et la Chine encouragent ses actions. Les États-Unis se défendent très mollement. L’Union européenne réagit comme toujours en ordre dispersé. Nous ne parvenons pas à coordonner les efforts des différentes polices. Von Eppendorf refuse de prendre mes appels. Les Grecs prient chaque jour pour la sauvegarde du Parthénon, les Italiens se soucient de leurs pâtes, du jambon cru et de la mortadelle, les Français boivent un coup en espérant des jours meilleurs.

Reinhardt tire les ficelles et se frottent les mains devant nos atermoiements. Mais qui est-il? Votre consœur connaissait une de mes manies. J’aime rédiger des fiches. Maintenant que Anne nous a quittés, je peux bien avouer que je possédais sur son compte bon nombre de renseignements. Mon métier m’oblige à ne rien négliger ni personne. Je n’aurai fait qu’une exception au cours de ma carrière. Je n’ai jamais consacré de fiche à mon ancienne épouse. L’expérience a montré à quel point j’ai eu tort. Qu’elle repose en paix.

Je n’en dirais pas autant de Karl Reinhardt, petit-fils et digne successeur de Fritz. Arrivé à Niteroi en 1942, celui-ci s’était aménagé un refuge dans une luxueuse villa de planteurs située à quelques kilomètres de la ville. A l’abri des regards il préparait la renaissance du III° Reich, certain de la défaite d’Hitler. En 45, les événements lui donnaient raison et il vit accourir des quatre coins de l’empire allemand une tripotée de nazillons désœuvrés et avides de revanche. Officiers, colonels ou simples soldats, tout était bon à prendre. Très vite le quartier de Reinhardt se transforme en colonie allemande. Les boutiques de spécialités fleurissent dans les rues avoisinantes. Marchands de culottes de cuir bavaroises, vendeurs de saucisses, brasseries. La bière coule à flot pendant qu’on palabre sur le IV° Reich. En dehors de quelques coups d’éclat comme l’enlèvement d’un ministre du Panama, l’entreprise de Reinhard fut un échec.

Le monde n’était pas prêt comme me l’a rappelé Woolroof lors de mon séjour à Nassau. Un vent libéral soufflait sur la planète. La mode était à l’émancipation des minorités. Les femmes, les noirs, les Indiens, les homosexuels, tous réclamaient l’égalité des droits. Rudolf, le fils de Reinhardt, se laissa séduire par les sirènes de la contestation. Il quitte Niteroi dès sa majorité pour s’installer à Mexico où il dépense une partie du pécule familial dans l’achat de substances hallucinogènes. Conquis par le flower power, il est renié par son père mais aussi par l’enfant qu’il a d’une indigène, Karl. Il meurt dans des circonstances suspectes, probablement assassiné par son propre fils. Celui-ci repart à Niteroi dès l’enterrement de son père. Il abandonne sa mère après l’avoir spoliée de tous ses biens.

En 1990, Karl a 30 ans. Le monde a changé. Il crée la Fraction Armée Brune qui rencontre très vite le succès. Des fonds privés affluent des États-Unis, les paradis fiscaux lui ouvrent leurs portes. La Russie suit d’un bon œil le développement de son organisation. Avec l’argent qu’il reçoit, Karl devient une personnalité en vue. Il est reçu dans les grandes capitales. On l’aperçoit à Washington, on le rencontre à Ryad et au Cap. Seule l’Europe fait mine de l’ignorer. Berlin, soucieuse de tirer un trait sur son passé, ne veut pas en entendre parler. Londres et Paris ne le prennent pas au sérieux.

C’est alors que Reinhardt a un trait de génie. L’Europe est décadente. La jeunesse ne pense qu’à s’amuser quand elle ne se pique pas d’écologie, les classes moyennes possèdent leur maison clef en main, les riches spéculent sur la misère du monde, les pauvres n’ont pas leur mot à dire. Mais tous aiment la musique. Les concerts font salle comble malgré le prix des places. Reinhard décide d’investir dans la chanson. Il recrute Balda alors aux abois et le convainc de fabriquer des artistes sur mesure destinés à endormir ces relents de liberté qui gâtent l’esprit européen. Après plusieurs échecs commerciaux Jo crée le chanteur. Les groupies accourent à chaque spectacle, à la fois véhémentes et dociles, prêtes à tout. Dans les coulisses on veille au grain. On organise des rixes à la sortie des salles, on discrédite les laissés-pour-compte. Un désir d’ordre policier voit le jour.

La Fraction Armée Brune étend son influence. Les mouvements féministes passent désormais pour rétrogrades, les gays ne sont plus aussi joyeux. Les noirs et les arabes sont relégués à la périphérie des villes où se crée peu à peu un nouvel apartheid. Tout va comme sur des roulettes. Le monde valse sur un air de musique qu’on croyait ne plus jamais entendre. Reinhardt croit pouvoir abattre ses cartes. Il désire le pouvoir. Il commandite l’assassinat des personnalités politiques qui lui restent hostiles, il vise le coup d’État.

Avec Billot nous suivions sa trace depuis longtemps. L’artiste était dans le collimateur de nos services bien avant le vol de la bague. Vous comprendrez qu’il m’était impossible de révéler au public le véritable fond de cette affaire lors de mes premières apparitions sur votre chaîne. Personne ne m’aurait cru. On aurait éteint le poste. Tandis que les affres d’un chanteur passionnaient les téléspectateurs. L’audimat n’a cessé de grimper. Il nous reste à attraper Reinhardt. Il aurait été vu la semaine dernière au Luxembourg. Il se trouve en Europe. C’est la seule certitude que nous possédons.

L’enquête suit son cours.

 

Chapitre précédent  La Terre n’est pas assez ronde  Chapitre suivant

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Dans la même catégorie