Kobane calling (to the underworld)…

S’il vous manque une case… Classiques incontournables, perles méconnues, succès d’estime ou commerciaux, collectés au gré de nos humeurs et de notre errance au sein du “neuvième art”.

Kobane Calling, de Zerocalcare, traduit par Brune Seban, éditions Cambourakis. Une chronique de Didier Ottaviani dans délibéréManchester la semaine dernière, en attendant le suivant… Les attentats qui endeuillent désormais régulièrement notre actualité sont le tropisme d’une réalité dont le cœur est à chercher dans la situation moyen-orientale, qui peut être abordée au travers de bien des prismes. C’est celui des combattants kurdes qu’a choisi le dessinateur italien Zerocalcare dans son Kobane calling, traduit de l’italien par Brune Seban en septembre 2016 (Éditions Cambourakis, 271p.). Parti à la frontière de la Turquie, de l’Irak et du Kurdistan pour produire ce qu’il définit lui-même comme « un carnet de voyage, pas un traité de sociologie », il s’inscrit dans la nébuleuse de ces témoignages en BD, qui peuvent prendre des formes extrêmement variées, du véritable journalisme dessiné de Joe Sacco (Gorazde, Gaza 1956, etc.) aux récits autobiographiques de Guy Delisle (Pyongyang, Chroniques de Jérusalem, etc.). Avec une différence majeure dans le cas de Zerocalcare (Michele Rech pour l’état civil) : c’est un punk…

De son œuvre déjà abondante, le lecteur strictement francophone ne peut pour le moment découvrir que La prophétie du Tatou (Paquet, 2014) et Kobane calling, dont le titre – comme le notre ici – s’inspire du célèbre London calling (1979) de The Clash [1]. Publié tout d’abord en partie dans le Courrier international italien (Internazionale), le récit en noir et blanc, rehaussé d’ombres grises, relate les deux voyages effectués par Zerocalcare et quelques compatriotes dans les zones contrôlées par les Kurdes, en novembre 2014 et juillet 2015. Parce qu’il ne se considère pas comme un journaliste, sociologue ou historien, l’auteur ne cherche pas à mimer un quelconque esprit savant, qui prétendrait faire un point érudit sur une situation extrêmement complexe. S’il lui arrive de préciser quelques faits historiques ou géopolitiques permettant d’éclairer le lecteur, c’est toujours avec une distance humoristique, présentant par exemple le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) en « un mégarésumé, histoire de pousser les historiens et les politologues au suicide ». Comme souvent dans ce genre de chroniques, ce sont plutôt les témoignages humains, parfois poignants, récoltés au cours du périple ou les difficultés pratiques rencontrées, qui permettent de découvrir en filigrane la réalité de la situation sur le terrain.

Kobane Calling, de Zerocalcare, traduit par Brune Seban, éditions Cambourakis. Une chronique de Didier Ottaviani dans délibéré
© Bao Publishing © Éditions Cambourakis

Au cours du second voyage, le passage des douanes à Istanbul permet ainsi de mesurer la sensibilité des autorités turques concernant tout ce qui touche les Kurdes, la découverte dans les bagages de caméras estampillées « Kobane » conduisant à un interrogatoire policier. L’épisode est coupé par le récit de R. A., arrêté à 17 ans par la police pour avoir écouté une cassette de musique kurde dans un parc d’Istanbul. Battu puis détenu trois jours, il est désormais quasi aveugle d’un œil, alors que, pour ceux qui, comme nos Italiens, ont la chance d’avoir un passeport européen, l’incident se conclut par une simple saisie des bagages. L’ambiance se construit progressivement, par des sauts constants entre le carnet du voyage proprement dit et les nombreux témoignages qui viennent l’émailler. L’histoire de N. L., 65 ans, dissident politique turc sauvé, in extremis, d’une fosse commune de Mossoul où il avait été laissé pour mort. Celle de Ezel qui, à l’âge de 13 ans, a passé 6 mois dans les prisons turques pour terrorisme, et qui depuis ne peut plus s’endormir que le visage entièrement enveloppé dans un tee-shirt. Celle de toutes ces femmes combattantes du PKK, luttant à la fois pour la reconnaissance de l’identité kurde et leur émancipation, dans une société véhiculant encore des traditions féodales. Fantômes invisibles, simplement évoqués par le récit de leurs atrocités ou les traces qu’ils laissent, les combattants de Daech font planer une menace constante. Zerocalcare voudrait bien « démystifier ce label de la terreur », mais « ils resteront des ombres noires dans sa tête ».

Sans le cacher, Zerocalcare mène aussi une quête personnelle au travers de cette expérience, celle d’un révolté, élevé dans la contestation des centres sociaux autogérés italiens, qui rêve d’un paradis. Il prend pour lui la forme de Rojava, la région autonome kurde du Nord-est syrien, dont le projet politique est celui d’un confédéralisme théorisé par Abdullah Öcalan, chef du PKK, inspiré par des pensées libertaires et incarcéré à vie en Turquie. Mais ce système politique, où les religions cohabitent et où l’on redistribue les richesses, n’est-il pas « juste un grand bluff », comme lorsque dans son enfance il « tripait sur le pays imaginaire de Peter Pan » ? Certains lecteurs pourront se dire que ses découvertes et la manière dont il décrit la situation sont biaisées par son point de vue idéalisé. D’autres que le Rojava manifeste bien un élan humaniste nouveau et prometteur. Pour notre part, nous reprendrons une objection qu’il se lance à lui-même : « on ne peut pas juger depuis son petit fauteuil »

Kobane Calling, de Zerocalcare, traduit par Brune Seban, éditions Cambourakis. Une chronique de Didier Ottaviani dans délibéré
© Bao Publishing © Éditions Cambourakis

Mais la force incroyable de Zerocalcare est de ne jamais se départir de son humour, fauchant le lecteur d’un éclat de rire alors qu’il vient de le plonger dans une angoisse profonde. Juste après avoir vu les cages à oiseaux où Daech exposait les têtes coupées il note, passant devant leur base abandonnée : « Leurs couleurs c’est noir et blanc. Comme la Juventus évidemment » [2]. Fortement inspiré par le dessinateur et blogueur français Boulet, le style graphique et narratif de Zerocalcare est parsemé de références à la culture pop, particulièrement sensibles sur son blog ou les ouvrages qui en sont tirés, comme Ogni maledetto lunedi (2013) ou L’elenco telefonico degli accolli (2015) (Bao Publishing, non traduits). Malgré la gravité du sujet abordé dans Kobane calling, ces références ne sont pas abandonnées, loin de là, conduisant à systématiquement doubler la réalité par un univers parallèle qui a sa propre cohérence.

Ainsi, l’officier dirigeant à Semalka la frontière entre le Kurdistan et le Rojava – « le Bâtard » – est imaginé à la manière d’un personnage du manga Ken le survivant, avant que l’on découvre finalement un homme en costume-cravate au « character design un peu décevant ». Pour préserver leur incognito, certains rebelles du PKK son représentés en fromage de chèvre et olives piquantes, faisant écho à la déception de la première découverte des petits déjeuners locaux, composés de ces mêmes ingrédients. Mais les deux réalités se rejoignent lorsque l’on apprend dans une annexe que l’un de ces fromage/olives piquantes se nommait Berzan et qu’il est mort au combat pendant la rédaction du livre… Jonction des réalités parallèles encore, lorsque l’auteur découvre qu’une combattante kurde, dont la fermeté – et la Kalachnikov – l’impressionne et qu’il surnomme « Nikita » [3], porte avec son treillis des chaussettes Angry Birds [4]. L’utilisation de figures animalières est aussi récurrente, mais non systématique, faisant que se côtoient sur une même case des animaux et des personnages plus réalistes. Les parents de l’auteur sont représentés en poule et canard ; Gabriele, le chanteur punk qui l’accompagne dans son périple, sous la forme d’un cerf (en référence au dieu Cernunnos) ; les politiciens occidentaux en vers de terre ou en petit cochon de Yatterman [5]… Comme dans toutes ses autres BD, nous retrouvons toujours le tatou, sorte de symbole de la conscience de Zerocalcare, et le mammouth, allégorie de Rebibbia, le quartier de Rome où il vit.

Car l’Italie est bien sûr omniprésente, d’abord dans le langage parlé et des expressions typiques comme sticazzi ou mortaccitua, judicieusement conservées dans la traduction française (avec un glossaire en fin d’ouvrage). Ensuite dans les références constantes à son quartier et à sa vie romaine, aux pâtes, aux plum-cakes de Mulino Bianco, ou aux travers de clins d’œil considérant que les Kurdes « c’est comme les Sardes, si tu dis “joli, oui, mais y’a rien, quoi”, ils se vexent illico » et qu’ils « conduisent pire qu’à Naples ».

Kobane calling saura donc tour à tour vous émouvoir, vous faire rire et vous faire réfléchir sur une histoire qui nous concerne désormais tous. Et vous donnera peut-être l’occasion, pourquoi pas, de réécouter – ou de découvrir pour les plus jeunes – les immortels The Clash :

London calling to the faraway towns
Now war is declared, and battle come down…

Didier Ottaviani
S’il vous manque une case…

[1] Eux-mêmes reprenant le fameux « This is London calling… » de la BBC durant la Seconde Guerre mondiale.

[2] Zerocalcare est romain : au foot, l’AS Roma et la Juventus de Turin s’exècrent.

[3] En référence à l’héroïne éponyme du film de Luc Besson (1990).

[4] Jeu vidéo sur smartphones et tablettes lancé en 2009, qui a donné une multitude de produits dérivés. Le film d’animation (2016) est postérieur à l’épisode relaté.

[5] Série d’animation japonaise de la fin des années 70, reprise en 2015.