Rachel Elliott pour Christine Boutin

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

Christine Boutin ne fume pas, du moins pas publiquement, et c’est peut-être regrettable. Car la cigarette, face au vide, donne une contenance. Avec elle, rester planté même seul dans un café ou un hall d’entrée n’est pas un problème. On est occupé. On fume. Seulement, de nos jours, c’est devenu presque impossible. Fumer est interdit à peu près partout et, quand ça ne l’est pas, c’est mal vu.

D’où le portable. Qui sert à téléphoner, on est bien d’accord, mais qui, d’abord et avant tout, occupe le corps (les doigts, les yeux) et l’esprit, et surtout montre à qui veut bien s’y intéresser qu’on l’est, occupé. Jetez un œil dans l’hémicycle, les députés ne font que ça : ils twittent, ou consultent leurs mails, ou jouent, allez savoir. Comme des ados coincés à un repas de famille.

Le problème, c’est que les portables occupent, certes, mais ils s’interposent aussi entre l’occupé et sa vie. Avant de déguster un gâteau, il le photographie, avant d’enfiler ses nouvelles chaussures, il les photographie, avant de porter secours à une victime, il lui arrive de la filmer. C’est un peu la même chose pour les hommes et femmes politiques : ils ne font plus vraiment de politique, ils se contentent bien souvent de la commenter, en moins de 140 caractères si possible.

À ce petit jeu, Christine Boutin n’est pas la dernière. Sur son téléphone, elle lit les journaux, toute sorte de journaux. Parfois, c’est écrit petit, et elle ne distingue pas trop bien s’il s’agit du Figaro, du Monde ou du Gorafi. Pas grave, elle réagit. Rapide comme l’éclair, elle twitte. Le 21 juillet, elle s’émeut ainsi d’un article du journal parodique Nordpresse qui lance : “Une annonce de Manuel Valls vient de créer une polémique sans précédent à l’assemblée nationale aujourd’hui. En effet, dans le cadre de la prolongation de l’état d’urgence, le gouvernement souhaite annuler purement et simplement les élections présidentielles de 2017. François Hollande et ses ministres resteraient donc en place au minimum jusqu’à 2022.” Le sang de Christine Boutin ne fait qu’un tour, elle twitte illico : “#FH et son gouvernement allant vers le chaos cherchent à trouver la manip pour annuler les présidentielles de 2017 ! ART 16 ? Vous y croyez ?” Mais non, a-t-elle plus tard affirmé, lorsqu’on lui a fait remarquer que c’était un canular, je n’y croyais pas du tout, je l’ai posté comme ça pour rien, et d’ailleurs je demandais aux gens s’ils y croyaient et c’est bien que je n’y croyais pas, hein ? Bien sûr, Christine, bien sûr, d’autant que ce n’est pas la première fois (ni la deuxième d’ailleurs) que vous vous faites piéger par un site parodique.

Et puis le 26 juillet, en réaction au meurtre du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, vous twittez : “L’horreur en France : un prêtre égorgé pendant la messe, des sœurs prises en otage. Prions pour nos 1ers martyrs du XXIe siècle en France”. Déluge immédiat de réactions ulcérées sur la plateforme : “Et que faites-vous de toutes les victimes des attentats précédents et de leurs proches ?”, “1ers martyrs seulement ? Vous avez le martyr tristement sélectif, madame”, “Il n’y pas de hiérarchie victimaire”, “Les 1ers martyrs en France ???? Où vous étiez ces dernières années ?”.

Sur Twitter, très souvent.

Madame Boutin, il va falloir penser à lâcher votre téléphone, à réfléchir un peu avant de réagir à tout et à n’importe quoi. Prendre du recul.

Rachel Elliott, Murmures dans un mégaphone, traduit de l'anglais par Mathilde Bach, Rivages, 2016. Une ordonnance littéraire de Nathalie Peyrebonne dans délibéré

Passez donc à la lecture, la lecture de livres. Aérez-vous l’esprit, lisez un roman, comme celui de Rachel Elliott, paru récemment en France, Murmures dans un mégaphone (Rivages, traduit par Mathilde Bach). C’est un roman anglais : les personnages boivent, avec application et constance, du thé, beaucoup de thé, à tout âge et à tout moment de la journée. Je sais que vous aimez cela (“Le libertinage, ce n’est pas ma tasse de thé”, avez-vous déclaré : vos tasses de thé sont ailleurs, vous les exhibez bien souvent, pour le plus grand plaisir des journalistes). Ils boivent du thé, donc, mais, voyez-vous, cela ne leur éclaircit pas les idées, ils nagent en pleine confusion, ne comprennent rien à l’amour, à la vie, à la famille : “le monde est à la fois gigantesque et minuscule, les gens s’y perdent”.

Dans ce récit, certains vivent, un peu comme vous, “les yeux rivés sur [leur] téléphone portable”, et racontent en direct leur quotidien sur Twitter ou Instagram : “J’ai énormément de followers. De ce côté-là, je sais parfaitement où j’en suis”. C’est que “la vie quotidienne a clairement changé de statut chez les gens comme il faut. Les activités comme manger, dormir, prendre une douche sont désormais définies par leur statut : non publiées, non communiquées, inexistantes, OFF”. D’autres personnages restent sur la touche : “J’aimerais bien appartenir à un réseau, dit-elle. Au réseau de quelqu’un”.

Cela dit, dans ce roman plutôt réjouissant, les hommes ne vous feront pas rêver, Christine, vous qui êtes capable d’écrire sans sourciller : “les femmes ont besoin de vrais hommes et pas de guimauve féminisée”. Dans cette histoire, les hommes sont paumés, comme tout le monde, de vrais caramels mous, ils s’interrogent, s’enfuient parfois de leur vie. Déboussolés, face à leur smartphone, ils en viennent à se demander si Google, qui a réponse à tout, ne pourrait pas les sortir d’affaire.

Au fond, ils sont comme vous. Quand la dénommée Sadie voit son téléphone s’éteindre faute de batterie, elle fond en larmes : “À quoi ça sert de vivre une expérience pareille si on ne peut pas la partager ? Si on ne peut pas raconter à d’autres ce qui se passe ?”. “Elle voudrait envoyer des SMS, twitter”. Tous se demandent s’ils existent pour de vrai. L’un d’eux se réveille un beau matin, “outré et écœuré par sa propre vie”.

“C’est où le monde exactement ?” s’interrogent-ils. Et c’est une question qu’il faudra bien que vous vous posiez, un jour ou l’autre, Christine.

Parce que, soyons clairs, comme l’écrit joliment Rachel Elliott, en ce moment, “il y a comme un tremblement autour de l’image”.

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

Rachel Elliott, Murmures dans un mégaphone, traduit de l’anglais par Mathilde Bach, Rivages, 2016

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