Cyrano de Bergerac pour nos responsables politiques au verbe bas

Des ordonnances littéraires destinées à des patients choisis en toute liberté et qui n’ont en commun que le fait de n’avoir rien demandé.

La primaire de la droite, la primaire de la gauche, la campagne présidentielle, ça vous met en joie ?

Pas trop ?

Il est vrai que, par-delà les idées nauséabondes qui traînent ici ou là, si l’on tente de tendre l’oreille vers ce qui pourrait être encore audible, pff, ce que c’est plat, mais plat. Les idées font du rase-motte, c’est un fait, mais la façon même dont elles sont exprimées est bel et bien plombante. Comment parlent les candidats ? Mal. La plupart se contentent d’un vocabulaire limité et approximatif, d’une syntaxe fréquemment bancale, d’une absence pathologique d’humour, de saillies pitoyables.

Mais ils s’insultent, toute de même, me direz-vous. Certes, un peu, c’est vrai.

L’insulte en politique est une arme banale mais redoutable. La manier avec habileté et brio permet dans bien des cas de prendre l’avantage, de pousser l’adversaire à la faute, de porter l’estocade. Nos représentants politiques ne s’en privent pas plus aujourd’hui qu’en des temps plus anciens. Hélas, leurs échanges sont devenus aujourd’hui dramatiquement assommants. Insulter revient, pour la plupart d’entre eux, à monter quelques secondes sur un ring, à filer un bourre-pif vaguement empêtré à l’adversaire, avant de redescendre les bras levés. Fin du spectacle. Peu s’écartent des insipides « casse-toi », « pov’ con », « vous me faites chier » et puis surtout, de l’omniprésent « connard ». À noter, bien sûr, Najat Vallaud-Belkacem, qui « ne [se] prête pas aux bruits de chiottes » ; Nathalie Kosciusko-Morizet, qui reprend ses collègues trop timorés prompts à « se mettre en mode greffage de couilles » ou Bruno Le Maire à qui il est arrivé de réclamer « quelqu’un qui a des couilles ! ». Manuel Valls, lui, serre les dents quand il se prend des baffes ou de la farine sur le coin du nez, et François Fillon, même malmené, singe le bon père de famille autoritaire et joue davantage du sourcil que des mots, y compris lorsqu’il est question des sommes rondelettes touchées par sa femme au fil des ans pour des travaux apparemment quelque peu évanescents : « Cette polémique est abjecte », rétorque-t-il pauvrement (le concept de pauvreté s’appliquant ici aux mots du candidats et non à son patrimoine). Abjecte : « Qui inspire le dégoût, le mépris par sa bassesse, sa dégradation morale ». Tout cela, donc, ne serait que vilénie venant du bas et ne mériterait que dédain, pas même une vraie justification, ou encore une réplique cinglante et percutante.

On s’ennuie ferme sur la scène politique (à part, tout de même, dans les pages du Canard enchaîné).

Qu’il est loin le temps où Victor Hugo disait de « Napoléon le Petit » :

La civilisation, le progrès, l’intelligence, la révolution, la liberté, il a arrêté cela un beau matin, ce masque, ce nain, ce Tibère avorton, ce néant !

Nos politiques ont la dextérité verbale d’un insipide vicomte de Valvert face à un Cyrano de Bergerac qui, lui, répondait :

Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton…

Parce qu’on peut dire tant de choses, n’est-ce pas, ne serait-ce que sur le mode agressif, amical, descriptif, curieux, gracieux, truculent, prévenant, tendre, pédant, cavalier, emphatique, dramatique, admiratif, lyrique, naïf, respectueux, campagnard, militaire ou même pratique. On peut faire claquer les mots avec élégance, drôlerie, finesse.

Chères et chers compatriotes, n’allons pas jusqu’à exiger l’usage de l’alexandrin dans le débat politique, mais demandons au moins à nos candidats un peu d’agilité verbale. Un peu d’esprit, aussi. Eh quoi !

Ah, qu’un de nos parlementaires provoque un peu ses camarades de l’hémicycle :

Que les marquis se taisent sur leurs bancs,
Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

Qu’un homme politique heurté par la répression policière épingle les tenues Robocop de nos CRS :

Moi, c’est moralement que j’ai mes élégances.
Je ne m’attife pas ainsi qu’un freluquet,
Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;
Je ne sortirais pas avec, par négligence,
Un affront pas très bien lavé, la conscience
Jaune encore de sommeil dans le coin de son œil,
Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.
Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,
Empanaché d’indépendance et de franchise ;
Ce n’est pas une taille avantageuse, c’est
Mon âme que je cambre ainsi qu’en un corset,
Et tout couvert d’exploits qu’en rubans je m’attache,
Retroussant mon esprit ainsi qu’une moustache,
Je fais, en traversant les groupes et les ronds,
Sonner les vérités comme des éperons.

Oh et puis il y a cette scène, à reprendre, dans laquelle le vicomte perd ses nerfs, invective Cyrano avec l’équivalent d’un « pauvre con » actuel :

– Le vicomte : Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.
– Cyrano, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter :
          Ah ? … Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule
          De Bergerac.

On rêve de tels échanges, mais ils ne sont pas à la portée de tous car, le duc de Guise lui-même en convient, n’est pas Cyrano qui veut : « C’est un fou, — mais un fou savant ».

Alors oui, toujours la même rengaine, il va falloir vous remettre ou vous mettre à la lecture, chers politiques, car vous causez, vous causez, ou vous nous écrasez de votre auguste mépris mais tout cela sonne un peu creux. Commencez donc par Cyrano de Bergerac, d’Edmond Rostand, à la portée de toutes les têtes, bien ou mal faites. Vous pourriez en tirer un style un peu plus fleuri et puis, sait-on jamais, deux ou trois idées sur l’inventivité, le courage, la fidélité, et même l’honnêteté.

Une dernière chose, pour vous mettre du cœur à l’ouvrage : le secret de Cyrano ? Il lit :

De Guiche : … Avez-vous lu Don Quichot ?
Cyrano : Je l’ai lu
          Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
De Guiche : Veuillez donc méditer alors… […]
          Sur le chapitre des moulins !
Cyrano, saluant : Chapitre treize.
De Guiche :  Car, lorsqu’on les attaque, il arrive souvent…
Cyrano : J’attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
De Guiche : Qu’un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles
          Vous lance dans la boue !…
Cyrano : Ou bien dans les étoiles !

Nathalie Peyrebonne
Ordonnances littéraires

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