XXXIII. Des pirates vont au cirque

Arraché dès l’enfance à sa natale Taïga, adopté par un couple d’ostréiculteurs rustauds sur les bords, amoureux d’une écuyère, puis d’Ali ibn-el-Fahed,  le plus grand des Dompteurs, qui le mène à la Gloire internationale, Tigrovich, tigre, prince et artiste, a connu la gloire internationale et la déchéance de l’artiste mélancolique. Un jour, son dompteur disparaît. Mais le clown Démétrios a persuadé notre héros de prendre la route à la recherche de l’étoile de sa vie, son dompteur qui a opportunément laissé quelques indications permettant de le retrouver. Embarqués à bord du Circusils ont levé l’ancre et rencontré comme il arrive sur les cargos et paquebots, une mystérieuse passagère clandestine, un chanteuse égyptienne qui se révèle, contre toute attente, être Ali le dompteur lui-même, indeed ! À bord du Circus, tout le monde se réjouit de ces retrouvailles. Si ce n’est que qu’à l’horizon des pirates les abordent. Et voilà comment, malgré l’héroïque résistance de l’équipage du Circus, Tigrovich et son dompteur se retrouvent prisonniers des pirates. Mais ils n’ont pas dit leur dernier mot, pas du tout même.

Bientôt, un pirate subalterne entra dans le cachot et s’approchant du dompteur qui était le tigre lui jeta un peu de pain sec et quelques arrêtes de poisson. Puis, considérant le tigre qui était le dompteur, il sembla réfléchir ou tout comme. Se tournant de nouveau vers le tigre qui était le dompteur, il lui demanda alors en égyptien, gageant sur son apparence qu’il comprendrait cette langue que les pirates berbères maîtrisent assez bien, de quoi se nourrissait le tigre (qui était le dompteur). Le dompteur qui était le tigre resta muet et c’est dans le dos du pirate que la réponse fusa, précise : « Il ne dédaigne pas le pâté de tête, indeed ». Interloqué le pirate subalterne se retourna vers le tigre qui était le dompteur. Or, à peine eut-il fait volte face, que résonna à ses oreilles le plus beau des rugissements jamais poussé dans toute la Taïga occidentale (car, pour savoir parler, Tigrovich connaissait aussi l’art du rugissement). L’effet fut immédiat. Le pirate, éperdu d’entendre rugir en son dos alors qu’il était face au tigre, poussa un hurlement de terreur  ; quand le tigre qui était le dompteur lui lança quelques mots en égyptien, il tomba raide, mort ou presque. Il fallait saisir l’occasion. On s’en saisit. Poussant devant eux le jeune homme de Bari et l’otage charentais, qu’ils mirent en lieu sûr en un recoin du navire, le tigre qui était le dompteur et le dompteur qui était le tigre se ruèrent dans les coursives et surgirent sur le grand pont. Ce fut alors le plus grandiose des spectacles que de mémoire d’artiste, et aussi de pirates, on ait jamais donné sur un navire. Tandis que les pirates se précipitaient vers le tigre qui était le dompteur pour capturer de nouveau le précieux butin (« ghilas, el ghilas », criaient-ils à pleins poumons), le dompteur qui était le tigre montait sur le mât d’artimon et en équilibre sur sa jambe musclée rugissait, feulait, rauquait, ronronnait même si l’on voulait. Les pirates restaient interdits. Faux tigre (vrai dompteur) et faux dompteur (vrai tigre) échangeaient alors leur place prenant appui pour leurs bonds puissants sur les têtes pirates. Lesquels pensant avoir compris, s’en prenaient au dompteur qui était le tigre, mais le tigre qui était le dompteur se mettait alors à rugir, ce qu’il faisait très bien, tandis que le dompteur qui était le tigre leur récitait à pleine voix des morceaux de poésie française, ce qu’il ne faisait pas mal. Et ainsi de suite à leur donner le tournis.

Mais ce n’était pas tout. Tigrovich, enchanté de faire le dompteur lançait des ordres à Ali, pas mécontent de faire le tigre, et bientôt tous les deux furent en haut du grand mât où la cabine de vigie, depuis longtemps désertée (des renforts avaient été requis sur le pont) fit vite office de plateforme pour d’audacieuses acrobaties. Comme jadis des cintres du chapiteau ils s’élançaient dans le vide, ainsi s’élançaient-ils, tour à tour, du grand mât, se croisant en leurs cabrioles, rebondissant sur le crâne des pirates affolés. Et le soleil couchant dorait la mer de mille éclats de pourpre que réfractaient les vagues en éruptions d’écume rouge, bleue, verte, tigrée de toutes les couleurs. Et l’écume chamarrée venait lécher la voile dorée qui phosporait à son tour en technicolor, donnant au spectacle les plus belles lumières que l’on ait jamais vues au cirque. À ce feu d’artifice se joignaient drisses et manilles, qui, claquant contre le mât, faisaient un orchestre passable, tandis que la frégate elle-même, frappant les vagues de sa coque, assurait les basses en percussion. Et le tigre qui était le dompteur s’enthousiasmait en faussement rugissant. Et le dompteur qui était le tigre exultait en faussement ordonnant. Ils allaient vaincre tant les pirates restaient abasourdis.

Hélas en haut du mât, s’apprêtant à une nouvelle cabriole, le dompteur qui était le tigre ne voyait pas, montant vers lui – car les pirates aussi savent monter au mât – Malo Ibn Malich en personne, le couteau entre les dents. Malo ne s’avouait jamais vaincu. Et le tigre qui était le dompteur, trop occupé en cet instant à corriger du geste le dernier double salto qu’avait réalisé le dompteur qui était le tigre, ne le vit pas non plus. Malo serrant le couteau n’était plus qu’à quelques mètres de l’artiste. Lequel débattait encore avec Ali de l’inclinaison réglementaire à donner à un double salto, tout en massant distraitement un muscle qu’il avait un peu froissé dans ses évolutions. Malo, son couteau et ses dents se ruèrent sur lui et le prirent par derrière. Ali comprenant secoua le mât. Malo, déséquilibré, glissa mais se raccrocha à l’échelle de corde qui menait au grand mât. Cependant Tigrovich avait lui aussi trébuché et il ne se retenait plus qu’à un pied de Malo lui-même accroché au chanvre de l’échelle.

– Lâche tout ! criait Ali.
– Je ne peux pas, disait Tigrovich.
– Mais Warum ? disait Ali.
– J’ai le vertige, disait Tigrovich.
– C’est nouveau, disait Ali.
– C’est pourtant vrai, disait Tigrovich.

Malo se rétablissant, se courbait peu à peu vers le tigre qui était le dompteur. Il l’aurait bientôt blessé et, même pire, de son grand couteau de pirate, si Ali, comme inspiré par son costume de tigre, n’avait réalisé un numéro unique au monde. Partant du gaillard d’avant, il s’éleva dans les airs en piquet, et, vivante image ascensionnelle, parvint au niveau du pirate et du tigre, où, se plaçant à l’horizontale, il avança, que dis-je il plana, jusqu’à Malo Ibn Malich et arracha le poignard passé dans l’intervalle des dents du pirate à ses mains cruelles. Puis, se ramassant en une cabriole, le dompteur qui faisait le tigre repartit vers l’arrière du bâtiment, déplia son corps musculeux et, le tendant en une ligne fine, dirigea vers les flots le plus beau des plongeons, plus beau encore que les plongeons, pourtant superbes, qu’ils faisaient au temps de leur gloire, dans leurs numéros de nature aquatique. Lavé par les flots accueillants, c’est sous l’apparence splendide d’un dompteur qu’il resurgit sur le gaillard d’avant, ruisselant, triomphant. Ce qui devait arriver, arriva. Les pirates ébahis ouvrant grand leurs bouches salées laissèrent échapper les couteaux qu’ils tenaient entre les dents, cling cling cling et, clap-clap-clap, applaudirent tous comme un seul pirate. C’était un succès. L’otage charentais et le jeune homme de Bari bien fait de sa personne, qui avaient quitté leur cachette, applaudissaient eux aussi à tout rompre. Et le soleil, sur le point de disparaître à l’horizon, semblait applaudir aussi. Et les doux rivages de l’Égypte, qui soudain apparurent dans la nuit, applaudissaient de conserve.

Ce n’était pas un succès, c’était un triomphe. Indiscutablement. Le plan d’Ali avait réussi. Malo s’approcha de lui. Ils se touchèrent la main à la manière berbère, puis à la manière égyptienne, puis à la manière du cirque. On pouvait commencer à causer. Reconversion et contrat. Et l’on vit se former une file de pirates berbères assez bien ordonnée. Ils patientaient jusqu’à Ali installé sur le banc d’une chaloupe transformée, pour les besoins du négoce, en un bureau d’affaire. Chacun à son tour, s’asseyait face à lui dans la chaloupe, et s’étant entretenu quelques instants, signait un contrat qu’Ali sortait de sa manche. Tigrovich debout à côté de lui, distribuait les rôles. Igwidther le timonier du bord ferait le clown et tiendrait la caisse, Irgasen fils d’Irgen, qui les jours de calme plat, rythmait de son tambour les gestes nonchalants des rameurs, dirigerait l’orchestre. Saad, Sadden, Sadghiyan Sakku et Segmiyan, simples marins, monteraient le chapiteau. Awinagh, habile au combat, effectuerait sans peine un classique numéro de poignard, Demmu, vigie, ferait trapèze, Hemmuch, cuisinier, la cuisine, Zeggaw, charpentier, la charpente et autres cintres. À Yugurthen les éléphants, pour Uryaghel les belles cavales. Et ainsi de suite. Quant à Malo il se fit promettre un habit de Monsieur Loyal dont mention fut portée, le tigre vérifiant et contresignant, sur le contrat où il porta son sceau. On allait faire le plus beau des spectacles sur la place d’Alexandrie dont on apercevait déjà les lueurs au loin dans la nuit, la frégate suivant sa route. Et de ce spectacle, comme naguère, Tigrovich et son dompteur seraient l’âme, le clou et le sommet, future légende de l’Égypte que chanterait, rêvait Ali, dans d’orientales mélopées sa sœur la cantatrice, qui l’attendait là-bas et qu’avaient sans doute déjà rejoint ses trois neveux dont il comptait bien qu’ils arriveraient, avec Youssef et le Circus, à bon port. Un vif débat s’éleva même entre l’otage charentais et le jeune homme de Bari bien fait de sa personne. L’Italien, sentant l’appel de l’art, voulait s’engager dans la troupe et renoncer au projet qu’ils avaient formé de trouver, au port d’Alexandrie, un navire qui les ramènerait dans leurs patries respectives ; le charentais, plus sensé, lui rappela l’attente et la peine de leurs familles, la joie de revoir la patrie, le respect enfin qu’un fils, même bien fait de sa personne, doit à son père et à sa mère, éperdus d’angoisse à Bari. Le jeune homme de Bari bien fait de sa personne sembla se rendre à ses raisons et renoncer à ses rêves. Pas tout à fait tout de même, car la postérité le connaît à présent sous le nom d’Emigliano le grand, créateur, maître et dompteur du cirque de Bari et autres lieux.

Ainsi devisaient-ils, rêvaient-ils, signaient-ils et espéraient-ils, voguant, apaisés, vers l’Égypte, tant et si bien que le jour succéda à la nuit, et que l’aube vint caresser les flancs de la frégate, alors que frémissaient d’espérance les longs cils d’Ali et ceux, non moins longs, de son tigre. Mais l’aube ne vint pas seule. Comme elle pointait à l’horizon, on distinguait à ses côtés, compagnon de mauvais augure, un énorme nuage noir, lourd de colère et de menace.

Sophie Rabau
Les aventures de Tigrovich

Cirque du Soleil © Tomasz Rossa
Cirque du Soleil © Tomasz Rossa