Stigmates (II)

Les mots de notre quotidien, anodins ou loufoques, parfois nous font de loin un petit clin d’œil, pour nous inviter à aller y voir de plus près. Mot à mot, une chronique pour suivre à la trace nos mots et leurs pérégrinations imaginaires.

C’est quoi, d’abord, les stigmates ? Ce sont les plaies du Christ, du Crucifié, que certains reçoivent, un beau matin, aux pieds, aux mains, au flanc. Pas ailleurs.

Mais, si on est blessé à un autre endroit, si on souffre et on perd son sang ailleurs, ça ne compte pas ? Pas du tout.

Il est pourtant une figure qui a tout du saint, blessée, exsangue, portant en elle la marque la barbarie humaine : le Dormeur du Val. Ainsi dépeint par Rimbaud :

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Je l’imagine bien sur une estampe de catéchisme. Et je me pose la question : le Dormeur du Val était-il un saint ?

Déjà, il est mort. Ça aide. En effet, le sonnet se termine sur ces mots :

Il a deux trous rouges au côté droit.

Ensuite, si l’on suit la logique de l’Église, il en avait bavé et surtout, il avait, ça ne trompe pas, reçu les stigmates. Ceux de la guerre, en l’occurrence, mais peu importe.

Donc, oui, il faudrait lancer une pétition pour canoniser le Dormeur du Val. Et même si la requête a peu de chances d’aboutir, la sainteté du dormeur a, je crois, fait son chemin dans l’inconscient collectif.

J’en veux pour preuve cette interprétation, lue dans une vieille cuvée des Perles du Bac. (Il faudra un jour faire une sérieuse analyse de tout ce que révèlent ces trouvailles et incongruités qui, plus qu’un bêtisier, sont une entrée fabuleuse dans l’imaginaire d’une classe d’âge.) Il s’agit d’un commentaire du poème. Le soldat semble se reposer paisiblement dans

un trou de verdure où chante une rivière.

Rimbaud nous fait croire, avant de nous signaler sa blessure à la tête, qu’il est endormi. Le candidat, qui a compris, explique dans sa copie : « Il ne dort pas, il est mort. Avec ses deux trous de balle. »

Imparable.

Évidemment, si Rimbaud n’avait pas trouvé bon de finir son poème sur un « trou », on n’en serait pas là. Pourquoi ce « trou » ? 

Comme toujours, les mots en disent davantage que ce que l’on pense.

Il semble si pâle, si frêle, ce jeune soldat. Il dort si innocemment. C’est le premier homme, juste créé, un Adam dans son jardin d’Eden. Et quelle est la marque de la créature ? Le trou : le nombril. Dieu n’a pas de nombril. Ses créatures en ont. C’est même là l’orifice par lequel le Créateur a insufflé l’âme à l’homme.

Et cela ne s’arrête pas là. Ce que ne savait sans doute pas notre candidat au baccalauréat, ou précisément ce qu’il savait, emmagasiné dans son cerveau reptilien, c’est que le second trou dont nous a dotés notre Créateur, à peu près à la même hauteur d’ailleurs que le nombril mais de l’autre côté, a longtemps été perçu comme l’orifice par lequel s’échappait l’âme lorsque le mourant exhalait son dernier soupir. C’est tout à fait logique. Ça rentre d’un côté, ça sort de l’autre. Rutebeuf (encore un poète) a bien exprimé cette croyance, dans la belle langue de son époque :

Car le diable croyait sans faille que l’âme par le cul s’en aille.

Donc, oui, le Dormeur du Val avec ses stigmates, le Dormeur du Val à qui on a troué la peau, le Dormeur du Val, enfin, avec ses deux divins trous de balle, un par devant, l’autre par derrière, est un saint.

Jacqueline Phocas Sabbah
Mot à mot