Aurillac en pleine forme

Festival d'Aurillac 2016 - une critique de René Solis dans délibéréSoit, d’un côté, un festival dont le désordre public est la raison d’être, et de l’autre un contexte politique – l’état d’urgence – à la philosophie radicalement contraire. Le festival des arts de la rue d’Aurillac, qui s’est terminé samedi 20 août, a bien surmonté le dilemme, et ce n’est pas l’état d’urgence qui a gagné.

La préfecture avait imaginé de “sécuriser” tout le centre-ville en barrant les principales voies d’accès avec des blocs de béton et en installant des check-points pour les piétons, avec des vigiles chargés de fouiller les sacs. Le festival étant disséminé dans toute l’aglomération, la mesure semblait un peu dérisoire : il y avait largement autant de festivaliers et de spectacles hors du périmètre sécurisé qu’à l’intérieur. Les deux premiers jours, les visiteurs se sont prêtés d’assez bonne grâce au rituel des portiques. Le troisième jour, cela a clashé. Passe encore d’ouvrir les sacs, mais pas de se faire confisquer canettes de bière et bouteilles d’alcool (alors même qu’elles étaient en vente libre une fois passé les contrôles). Au check-point de la place des Carmes, vendredi après-midi, le ton est monté, les barrières ont été renversées, quelques dizaines  de manifestants pressés d’en découdre se sont trouvés face aux  forces de l’ordre (en l’espèce, des gardes mobiles), postées dans une rue adjacente. Des canettes ont volé, un pneu a brûlé, et lesdites forces de l’ordre ont arrosé l’esplanade de lacrymos. Ce n’est pas leur intervention qui a ramené le calme, mais l’état d’esprit  pacifique de la plupart des festivaliers, la présence conciliatrice sur place de Pierre Mathonier, maire de la ville, et de Jean-Marie Songy, directeur du festival, et la décision, de bon sens, d’ouvrir les check-points. Comme une démonstration par l’absurde que le maintien du désordre n’est pas la plus mauvaise  façon de garantir la sécurité publique…

© Christophe Raynaud De Lage - Heurts au Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
© Christophe Raynaud De Lage

Trente ans après sa fondation, en 1986, le festival d’Aurillac se porte bien. Ce n’est pas qu’une question de chiffres – vingt compagnies dans la programmation officielle et plus de six-cents autres dites “de passage” dans le off. C’est aussi que les arts de la rue continuent d’inventer et de frapper fort, toutes générations confondues.

Festival d'Aurillac - Association Roure, Zéro Avril @ Christophe Raynaud De Lage - une critique de René Solis dans délibéré
Association Roure, Zéro Avril @ Christophe Raynaud De Lage

Ainsi, parmi les nouveau-venus, l’Association Roure, basée à Marseille. Dans Zéro Avril, ils embarquent sur scène, un quart-d’heure avant le début du spectacle, plusieurs dizaines de spectateurs volontaires, invités à enfiler un costume de fantôme (en clair, un drap blanc avec des trous pour les yeux). Et c’est parti pour un improbable ballet dans un au-delà post-mortem pas plus idyllique ou infernal que l’en-deçà. Ça s’engueule, ça débat, ça manifeste avec des banderoles de circonstance –“Crève générale”, “Morts précoces Vivants frigides Même combat”–, loufoques ou franchement énigmatiques –“Souris blanches partout Lapins blancs nulle part”, “Partouzeurs en colère”. Ça se bagarre aussi à coups de fléchettes géantes. Dieu débarque sous la forme d’un vieillard fatigué et malsain, coiffé d’une tête de statue assyrienne en mousse, qui tente de s’exciter sous la caresse de drapeaux de pays en guerre. Il y a aussi une impayable séquence filmée sur le destin compliqué des mégots, ces “fantômes de cigarettes”. Le tout dans un décor moche de tables pliantes, de barrières métalliques et d’escabeaux. Sous l’œil impavide de vigiles –lunettes et brassards noirs– complètement à poil, parfaits contrepoints aux fantasmes sécuritaires évoqués plus haut. Bref, quatre-vingt minutes très barrées, impensables dans une salle close, casse-gueule à tous les coups, et à leur place dans leur environnement aurillacois –un terre plein au milieu d’une cité HLM en périphérie, avec les habitants au balcon. Constamment chaotique, tour à tour faussement et sincèrement idiot, par moments fulgurant, traversé d’échos théâtraux vaguement identifiables –Philippe Macaigne, Philippe Quesne, Rodrigo García–, Zéro Avril remplit son objectif, tel qu’annoncé dans le programme : “traverser le second degré pour se promener dans les suivants”.

Festival d'Aurillac - Association Roure, Zéro Avril @ Christophe Raynaud De Lage - une critique de René Solis dans délibéré
Association Roure, Zéro Avril @ Christophe Raynaud De Lage

Transformer les spectateurs en acteurs, les arts de la rue savent faire et le procédé peut être décliné de multiples façons. Sur le mode du parcours fléché par exemple : dans Rivages, le Collectif La Folie Kilomètre propose une virée nocturne dans Aurillac, versant échangeurs et zones industrielles. Le principe : une vingtaine de conducteurs volontaires emmènent les autres spectateurs en virée dans leurs voitures. On croise des vrais-faux vigiles énervés (encore…) ou endormis en train de rêver. La bande son est dans l’autoradio et les images de l’autre côté des vitres : joggeuses en train de tourner sur un parking à contresens du cortège des voitures, déchargement de palettes en ombres chinoises, techniciens à têtes d’animaux, forêt en papier découpé, la ballade tire plus vers la folie douce que vers le rodéo.

La Folie Kilomètre, Rivages © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
La Folie Kilomètre, Rivages © Christophe Raynaud De Lage

Plus écologique : le parcours à pied pour un seul spectateur. Le collectif Tricycle Dol a imaginé un jeu de piste à l’aide de posters sonores. Dans Trouble, chacun des participants part en ballade à la recherche d’affiches d’une couleur donnée. Quand il en a trouvé une, il y colle son front –et pas son oreille– pour écouter les épisodes d’une histoire écrite par Fabrice Melquiot. On peut faire la promenade à son rythme, flâner dans des petites rues peu fréquentées, croiser des habitants surpris, et s’intéresser à l’histoire, ainsi celle de ce chômeur de plus de 50 ans ressassant son mal à vivre. Entre la douceur du procédé et la dureté du récit, le contraste fonctionne. 

Festival d'Aurillac - Tricycle Dol, Trouble @ Christophe Raynaud De Lage - une critique de René Solis dans délibéré
Tricycle Dol, Trouble @ Christophe Raynaud De Lage
Festival d'Aurillac - Tricycle Dol, Trouble @ Christophe Raynaud De Lage - une critique de René Solis dans délibéré
Tricycle Dol, Trouble @ Christophe Raynaud De Lage

Des récits ancrés dans la réalité sociale, c’est aussi ce que propose, pour un seul spectateur, le groupe Ici-Même avec First Life, Aux Armes et caetera. Cette fois, il s’agit de se glisser pour de vrai dans la peau du personnage et de vivre sa vie dans une réalité virtuelle.  Casque sur les oreilles et smartphone à la main, on déambule une heure durant, les yeux rivés sur l’écran. Le bureau, le parking ou la rue dans laquelle vous marchez sont rigoureusement les mêmes, mais  habités différemment. La chaise vide face à vous est occupée par quelqu’un qui vous parle, il n’y personne dans la voiture dans laquelle vous montez mais à l’écran la conductrice s’adresse à vous, et le virtuel vous aspire dans une autre dimension. Vertigineux, le procédé est aussi inquiétant, comme si on était pour de bon happé par l’écran, réduit à l’état de marionnette sommé de vivre une autre vie. L’angoisse montant en cas d’erreur : comment faire quand on se trompe, qu’on pousse une mauvaise porte et que l’écran ne correspond soudain plus à votre environnement ? Seule solution, l’auto-éjection du jeu, à charge de retrouver tout seul une sortie pas forcément évidente.

Ici-même, First life - Aux Armes et caetera © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Ici-même, First life – Aux Armes et caetera © Christophe Raynaud De Lage

Imaginé bien avant le lancement de Pokémon Go, technologiquement réussi et mentalement perturbant, le projet vaut aussi par sa qualité d’écriture. Archétypaux, les trois personnages de l’aventure (une travailleuse sans papiers, un demandeur d’asile, un chômeur psychologiquement perturbé) sont à la fois crédibles et attachants. Assis à la place de Peter le chômeur pour un désastreux entretien d’embauche, on se sent aussi désarmé que sans distance. Et le nom de la compagnie -Ici-Même- prend tout son sens.

À l’autre bout du spectre social, la Compagnie N°8 s’intéresse aux riches, via une Garden Party chez les bourgeois et une Cocktail Party chez les aristos. La pantomime vire volontiers au jeu de massacre –les invités adorent se trucider–, et l’humour noir est à la fête, jusque dans le renversement des rôles hommes-femmes, les premiers se transformant en gibier de chasse à courre pour les secondes.

Compagnie N°8 - Garden Party © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Compagnie N°8 – Garden Party © Christophe Raynaud De Lage

À Aurillac, l’espace urbain n’est pas seulement un décor, mais aussi souvent un sujet. Illustration par deux compagnies de danse marseillaises. Dans In-Paradise, Ex Nihilo propose un ballet à partir de cordes et de chaises en plastique (on peut imaginer une terrasse de bistrot la nuit), prétexte à quelques questions d’actualité : Qu’est-ce qui entrave, qu’est-ce qui délie, qu’est-ce qui relie ? Plus virtuose, et aussi sur la corde, Entre(EUX) de la compagnie Malaxe, danse sur des fils à linge et des vêtements qui sèchent. Comme si les corps des danseurs faisaient le lien entre les vêtements et leurs invisibles propriétaires.

Compagnie Malaxe - Entr(Eux) © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Compagnie Malaxe, Entr(Eux) © Christophe Raynaud De Lage
Compagnie Ex Nihilo, In Paradise © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Compagnie Ex Nihilo, In Paradise © Christophe Raynaud De Lage

Dans L’Envol, la compagnie Adhok propose pour sa part une déambulation en zone pavillonnaire à la poursuite de neuf jeunes gens, danseurs et acteurs de débuts compliqués dans la vie. Avec un message politique et social plus explicite, une forme plus accessible –des saynètes qui pour certaines tournent au sketch– mais une force certaine.

Compagnie Adhok, L'Envol © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Compagnie Adhok, L’Envol © Christophe Raynaud De Lage

D’autres spectacles poussent moins loin le paradoxe du spectateur-acteur ou de la ville-décor, mais offrent des explorations à la scénographie très travaillée. Sur le mode du théâtre pour la compagnie Carabosse qui embarque le public dans son Hôtel particulier. L’établissement est luxueux, nous sommes dans les années trente et l’on s’y déplace librement des chambres au bar et au grand salon, où des saynètes se rejouent en boucle. Chacun peu à peu reconstruit l’histoire, un vaudeville fantastique autour d’une conférence sur le cerveau et les rêves donnée par un inquiétant professeur Pélissard, qui ponctue ses phrases d’un salut nazi. C’est bien joué, amusant à suivre, esthétiquement très soigné et sans véritables aspérités. Le mieux étant une fin en enfer où Carabosse retrouve le maniement des flammes qui a fait sa réputation.

Carabosse, Hôtel particulier © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Carabosse, Hôtel particulier © Christophe Raynaud De Lage

Changement de dimension avec Prochainement, nouveau projet du Groupe Zur, compagnie “historique” des arts de la rue. Depuis trente ans, les membres du collectif dont le noyau est issu de l’école des Beaux Arts d’Angers, poursuit un fabuleux travail d’exploration poétique et visuelle,  ignoré du monde du théâtre. Avec un goût marqué pour les images projetées et le cinéma. Pour Zur, tout support est bon à recevoir des films –gouttes d’eau, chiffons, poignées de porte– et l’enchantement du monde passe par la lumière et la multiplication des points de vue.

Zur, Prochainement © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Zur, Prochainement © Christophe Raynaud De Lage

Prochainement est une merveille, qui commence par une séance de cinéma en plein air. L’écran est une grande toile et le film projeté suit un triporteur sur une route de montagne. C’est beau, énigmatique, entrecoupé d’autres images –un voyage en train, une barque hissée au sommet d’une colline, un bateau échoué, des enfants à la baignade. Un ballon roule sur la route, le triporteur freine, perd sa cargaison, une bobine de film roule dans la pente, s’arrête au bord d’un lac. L’écran tremble, se déchire, une actrice portant sur le dos une horloge dont les aiguilles tournent à l’envers le traverse, les spectateurs sont invités à la suivre. Bienvenue de l’autre côté de l’écran, en Zone utopiquement reconstituée (déroulé du sigle ZUR) où le temps est aboli. Cela tient du plateau de tournage –une réalisatrice munie d’un porte-voix est à la manœuvre– et du jardin d’Éden, avec des traits de lumière dans les arbres et les cascades, des rires d’enfants dans les buissons, des personnage et des objets aperçus dans le film, le ballon, le bateau, le triporteur, la bobine de film. Et partout, sur des écrans, des draps ou des chiffons, des images projetées, dont L’Émigrant, le moyen-métrage de Charlie Chaplin. Une clé si l’on veut : Prochainement évoque le voyage, l’exil, le temps suspendu et recomposé. Et les spectateurs déambulent dans un espace rempli de signaux visuels et sonores, comme une immense table de montage où chacun peut reconstruire son propre film, établir des correspondances, imaginer des sens. Et oublier l’urgence.

Zur, Prochainement © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Zur, Prochainement © Christophe Raynaud De Lage

Du cirque pour finir. La Compagnie Rasposo n’est pas précisément une nouvelle venue. Mais La DévORée, son nouveau spectacle, marque les débuts dans la mise en scène de Marie Molliens, fille de Fanny, fondatrice de la troupe. Attention, le diable est dans le chapiteau. Et le spectateur comparse, bêtement tombé amoureux de la trapéziste –elles sont en fait trois, mais il ne s’en rend pas compte–, va le regretter. Il aurait dû se méfier : une robe du soir en lamé doré au lieu d’un justaucorps, c’est louche. À partir de l’histoire de Penthésilée, reine des Amazones, Marie Molliens, imagine une fable féroce, incongrue et très belle, où le sang coule et où nombre de comportements traditionnels du cirque, à commencer par le rapport masculin-féminin, sont sérieusement malmenés. Inventer et frapper fort, Marie Molliens sait faire.

René Solis 

Rasposo, La DévORée © Christophe Raynaud De Lage - Festival d'Aurillac 2016 - Une critique de René Solis dans délibéré
Rasposo, La DévORée © Christophe Raynaud De Lage

À lire également : “Histoires d’Elle”, par Marie-Christine Vernay, à propos du spectacle Icônes (Anne–James Chaton, François Chaignaud, Phia Ménard, Nosfell), présent au festival d’Aurillac.

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